« Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains ! »,
« La Vie profonde », Le Cœur innombrable, 1901, Anna de Noailles

Originaire du latin classique « folium », le nom « feuille » renvoie tout d’abord à l’élément végétal « arbre » avant de se parer du sens « papier » qui, par extension, réfère à la matière. Sa terminologie se colore de différentes tournures qui nous font virevolter de la botanique à la sculpture, de l’architecture à la pâtisserie, tout en passant par l’écriture. Que ce soit la feuille d’acanthe, qui orne certains monuments, la feuille d’arbre que nous ramassons à l’automne, le mille-feuille que nous dégustons avec gourmandise ou la feuille de papier sur laquelle nous écrivons, les sens foisonnent.

À partir de ce simple mot, de nombreuses expressions ont alors germé. Dès lors, on peut « trembler comme une feuille », être « dur de la feuille », déguster un « mille-feuille », s’orienter grâce à une « feuille de route » ou lire une « feuille de chou ». Les locutions se sont ramifiées, porteuses elles aussi de toutes les éventualités sémantiques. Mais si la langue est riche de cette polysémie, la littérature n’est pas en reste. De la « feuille d’automne emportée par le vent » récitée dans les comptines par les écoliers, aux « Feuilles d’automne » de Victor Hugo, sur lesquelles se penchent collégiens et lycéens ; dès notre plus tendre enfance, la feuille fait partie de notre quotidien et de notre univers littéraire. Perçue comme un renouveau et symbole d’espoir chez Desnos « Il était une feuille avec ses lignes −/Ligne de vie/Ligne de chance/Ligne de cœur − », elle prend une dimension plus sombre chez Verlaine « Et je m’en vais/ Au vent mauvais/Qui m’emporte/Deçà, delà,/Pareil à la/ Feuille morte ». Elle peut donc être associée au printemps, à la nature qui verdoie, à la sève qui afflue et aux amours naissantes, ou prendre une tournure plus mélancolique, en étant assimilée à l’automne, à la nature qui s’endort, à la nostalgie et à la mort. Chez Ronsard, c’est un hymne à la vie qui se déploie et qui symbolise le cycle de la vie : « La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose/ Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;/ Mais, battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,/ Languissante elle meurt feuille à feuille déclose. » La vie et la mort sont présentes dans ces vers, témoignant du pouvoir de transfiguration de la poésie et de l’art. L’écriture transcende la réalité.

À travers la thématique « feuille(s) », le « Printemps de l’écriture » sans cesse renouvelé offre, en cette nouvelle rentrée, de multiples possibilités d’éclosion. La variété sémantique du mot permet de convoquer de nombreux domaines où les saisons pourront côtoyer la calligraphie, où l’horticulture rejoindra peut-être l’épistolaire, et pourquoi pas une investigation sur la transformation de l’arbre en papier ? Les graines de la création laisseront germer une infinité de boutures. Alors, petits et grands, de la maternelle au lycée, saisissez votre crayon, vos feutres ou votre stylo et sur vos feuillets, cultivez la quintessence de l’écriture ; plantez des mots, faites bourgeonner et fleurir votre imagination afin que puissent les « feuilles déferler » (Proust).

« Feuille(s) », éditorial de Madame la rectrice de l’académie de Strasbourg

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